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25.02.11

Anton Menger et l'Ecole

 Anton Menger (1841-1906), L’Etat socialiste, tr. par Edgard Milhaud, avec une introduction de Charles Andler, G. Bellais Paris 1904.

Mis en ligne par l’université de Toronto

 

 

Page 306 et suivantes

D'autant plus importante est l’action de la culture et de la science sur l'ensemble de la vie sociale.

En fait, deux facteurs servent à  la répartition des citoyens entre les classes supérieures et les classes inférieures : ces deux facteurs sont la culture et la possession. Mais, tandis que le règlement convenable des rapports de propriété forme le problème principal que se pose le socialisme, la littérature socialiste ne s'est relativement occupée que fort peu de la juste répartition de la culture et du savoir dans l'Etat populaire du travail. Et cependant les millionnaires de la culture ne sont guère moins dangereux, pour une communauté démocratique, que les autres millionnaires (1).

 

La solution la plus simple du problème consisterait à dire que tous les citoyens doivent recevoir déjà, dans leur jeunesse, la même éducation et la même culture. C'est ce que demandent plusieurs socialistes de l'époque philosophique ; subissant l'influence de leur temps, ils prêchent un socialisme qui comporte peu de besoins et un genre de vie modeste ; et en effet pareille conception pouvait paraître réalisable au XVIIIe siècle, avant le développement de la grande industrie et des moyens de transport modernes (2). Mais les populations denses et exigeantes de nos Etats actuels ne pourraient pas vivre à  la longue leur existence devenue beaucoup plus intense sans les savants, les techniciens, les médecins, les juristes et les autres spécialistes. D'autre part, même dans les conditions les plus avantageuses, il est naturellement impossible de concevoir une égale répartition du savoir spécial, savoir qui possède aujourd'hui déjà  une étendue et une diversité considérables, et qui s'accroît sans cesse, au delà  de toute limite (3). Les immenses différences qui existent aujourd'hui dans la culture professionnelle subsisteront donc dans l'Etat populaire du travail, où elles constitueront un dangereux élément d'inégalité et un prétexte aux visées dominatrices de certains personnages ou de certains groupes.

 

Par contre, en ce qui concerne la culture générale, l'Etat populaire du travail peut viser, non pas sans doute à  l'établissement de l'égalité complète, mais, comme dans le domaine de la vie économique (4), à  une très forte diminution des distances entre les citoyens. L'étendue et le contenu de la culture générale sont très différents suivant les temps et les lieux ; en particulier, l'étendue de cette culture s'est considérablement accrue dans toutes les nations civilisées depuis la fin du Moyen-Age.

Aujourd'hui on peut dire que la culture générale comprend le savoir élémentaire (lire, écrire et calculer), la possession achevée de la langue maternelle et de langues étrangères, enfin les connaissances fondamentales dans le domaine de l'histoire, des sciences de la nature, du droit et de la politique.

Sans sortir de ce cadre, on pourrait, par une sage transformation de l'enseignement, supprimer les principales différences de culture qui existent aujourd'hui ; on réaliserait ainsi un état de choses dans lequel tous les citoyens se trouveraient à  peu près les uns à  l’égard des autres sur un pied d'égalité intellectuelle. Il faut considérer ce but comme le plus bel idéal, et aussi comme la garantie la plus sûre d'un régime vraiment démocratique.

 

Le rapprochement intellectuel de tous les citoyens, qui forment aujourd'hui deux groupes nettement opposés, les lettrés et les illettrés, peut être réalisé par deux moyens. Tout d'abord, la matière de la culture générale peut être simplifiée par l’élimination de tous les éléments inutiles ou nuisibles. En second lieu, les institutions destinées à  renseignement de cette matière ainsi simplifiée peuvent être améliorées et élargies.

 

En ce qui concerne le premier point, on éliminera de l'enseignement public l'instruction religieuse pour l'édifier tout entier sur la base de la science positive. Il en a été question plus haut (5). Le contraste qui existe entre les lettrés et les illettrés provient surtout de ce fait que ceux-là reçoivent une culture essentiellement scientifique, ceux-ci une culture essentiellement religieuse.

 

Peut-être un moyen plus efficace encore d'atteindre ce but de simplification serait-il d'éliminer du fonds de notre culture générale l’étude des langues et des littératures antiques. Dans notre société, qui, même sous le règne de la démocratie politique, conserve sa charpente aristocratique, la connaissance de l'antiquité gréco-latine est le signe le plus sûr du lettré, et c'est pourquoi il est difficile d'admettre que l'Etat actuel renonce jamais à  l'enseignement classique.

 

Pour la même raison, l'Etat populaire du travail devra rayer du programme de ses établissements de culture générale l'étude de l'Antiquité. Il le devra, parce que la civilisation gréco-romaine est très inférieure à  notre culture actuelle tant au point de vue théorique qu'au point de vue pratique. Et en effet, au point de vue théorique, la culture antique est dominée presque sans exception par la superstition la plus grossière, et elle est dénuée de cet esprit critique qui scrute attentivement les faits et les traditions, et que nous avons appelé la conception expérimentale des choses. Au point de vue pratique, l'Antiquité a été placée par l'institution de l'esclavage, qu'elle n’a jamais contestée efficacement, dans l'impossibilité de dépasser, dans sa conception du Droit et de l'Etat, les limites d'un égoïsme aristocratique brutal. Aussi l'Etat populaire du travail ne fera-t-il que tirer une conséquence nécessaire de ce qui est son principe même en substituant l'étude des langues et des littératures modernes à  l'enseignement classique, et en reléguant celui-ci dans le domaine des études spéciales.

 

Si l'on écarte ces connaissances et d'autres du même genre, dont la tradition et l’intérêt des puissants ont seuls fait des éléments constitutifs de la culture générale, il reste une matière qui n'est pas trop considérable et qui est accessible aux masses.

La population tout entière réussira d'autant mieux à  se l'assimiler que l'on aura davantage pris soin de transformer le système d'éducation actuel pour l'adapter à ce grand but.

 

En ce qui concerne tout d'abord la formation de la jeunesse, bon nombre de socialistes proposent que les enfants soient enlevés à  leurs parents à  l'âge le plus tendre et élevés dans des établissements publics ; d'autres théoriciens se prononcent au contraire pour l'éducation dans la famille, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui. Il s'agit moins ici, à  mon avis, d'une question de droit que d'une question d'opportunité. Au système du ménage de famille est logiquement liée l'éducation dans la famille, alors que la vie des citoyens en commun ne pourra pas tarder à  avoir pour conséquence l'éducation par l'Etat. L'enseignement proprement dit sera public dans l'un ou l'autre cas, comme il l'est déjà  aujourd'hui (6).

 

Mais l'Etat populaire du travail ne doit pas se contenter de cette pauvre instruction donnée à  la jeunesse, qui au bout de peu de temps, disparaît sans laisser presque aucune trace. Il doit, ne fût-ce que pour lutter contre l'Eglise, étendre son oeuvre d'éducation à  l'ensemble de la vie de ses citoyens. Et d'ailleurs le droit à  un certain nombre de moyens de culture, nombre variable, il est vrai, suivant l'état de l’économie et de la technique, doit être considéré comme une conséquence du droit à  la vie, comme un élément nécessaire d'une existence humaine. Au nombre de ces moyens de culture il faut compter, outre les conférences et les productions mentionnées précédemment (7), les livres, les journaux et les revues. Pour éviter tout exclusivisme dans la production intellectuelle, il faudra laisser le champ libre, dans le choix des moyens de culture, au goût individuel.

 

Tandis que dans la domaine du système d'éducation de la masse une transformation complète est nécessaire, l’Etat populaire du travail pourra laisser subsister sous ses formes actuelles la pratique de la science. Ces formes sont par excellence l'oeuvre de la bourgeoisie : et disons d'ailleurs d'une manière générale que la faveur accordée à  la culture et à  la science par la bourgeoisie libérale demeurera à  jamais pour elle un titre de gloire. Ce qu'il faut à  notre science, ce n'est pas plus d'encouragement, mais bien plus de liberté et d'indépendance. […]

On connaît le diction anglais : savoir et pouvoir ne font qu’un. On pourrait dire avec non moins de raison : le pouvoir et la science ne font qu’un.

 

Notes

1 Cf. Menger, Einheit der Volksbildung dans la Zukunft de Berlin du 1er avril 1899.

2 Morelly, Code de la nature (1755), p 220 : Lois d'Education, art. IV, VIII, XII.

Mably, De la législation, t. I (1776), p. 64,65.

Buonarroti, Conspiration pour l'égalité, 1 I (1828), p. 280, 281. Voir aussi plus haut, p. 92.

3 Les Saint-Simoniens distinguent aussi, à  côté de l'enseignement primaire destiné à  tous, qui aurait comme notre école populaire actuelle un caractère essentiellement moral, un enseignement secondaire pour les plus capables, qui devraient ensuite passer dans les diverses écoles d'application pour la médecine, la technique, etc. Cf. Exposition de la doctrine saint-simonienne, dans les Oeuvres, t. XLI (1877), p. 395 397

4 Voir plus haut, livre II, ch. VII.

5  Livre III ch. VIII.

6 Voir p. 139, note 2, et p. 196, note 2.

7 Voir plus haut, livre III.

 

 

 


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