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14.01.09

Maffesoli, La transfiguration du politique

 Michel Maffesoli 

La transfiguration du politique, la tribalisation du monde postmoderne 

La Table Ronde, 3me éd, 2002.

 

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A côté des explosions, de divers ordres, qui, lorsque celui-ci devient par trop étriqué, trouent le tissu social, il existe d’autres manières, plus adoucies, de déstabiliser la politique, d’en montrer la relativité et l’aspect limité. Ce pourra être l’abstention, la ruse, l’ironie, l’inversion carnavalesque et bien d’autres modulations encore. Toutes choses qui redisent la secessio plebis, qui rappellent qu’il existe de nombreuses manières de se retirer sur l’Aventin. Tout comme les formes effervescentes des utopies en majuscules, il s’agit de vivre en mineur, une multiplicité de petites utopies intersticielles, qui toutes manifestent un instinct de conservation de groupe. […]

Et pourtant, ce pourrait être une piste de recherche non négligeable, qui montrerait qu’en fait de soumission, il n’y a pas lieu de choisir entre les propriétaires de la société, ou plutôt qu’il convient de les choisir tous successivement, marquant ainsi, encore plus,  son dédain vis-à-vis d’eux, il n’y a pas lieu de faire preuve d’une grande exigence quant à leurs qualités particulières. […]

Il y a là, une sagesse bien rude, une lucidité roborative, frappée au coin d’un peu de cynisme, mais qui exprime bien, tout cru, l’étonnant relativisme des masses qui, fondamentalement, ne veulent pas s’en laisser compter, conscientes qu’elles sont de faire toujours les frais de l’opération, une fois les maîtres installés au pouvoir.

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Il faut de l’énergie pour résister aux diverses impositions sociales. Il en est de même pour ce qui concerne l’évitement du politique. Peut-être faut-il voir là le « double » du politique, et du pouvoir qui en est l’expression ; l’ironie, l’abstention, l’écart, l’exil intérieur pourraient être compris moins comme une passivité, en fin de compte propice aux pouvoirs, que comme une force d’inertie avec laquelle il faut compter. […] Il n’est pas jusqu’à l’idéal démocratique qui ne soit affecté par les conséquences de tout cela. Devant tant d’indices plus ou moins inquiétants, faut-il jouer les Cassandres, en appeler aux vertus du « bon vieux temps », ou mettre en place des mesures coercitives inspirées par le moralisme ambiant ? Ce n’est pas certain. Ne serait-ce qu’à titre d’hypothèses, on peut voir, au contraire, dans cette « non-réponse », autre forme de la secessio plebis, une force spécifique, une attitude dynamique par laquelle la vie sociale se recentre sur l’essentiel.

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Comme pour tous les autres aspects de la vie sociale, la modernité avait fondé son assise sur la conviction que celles-ci étaient le fruit d’un déterminisme rationnel, cheminement propre à l’individu bien sûr, qui était le fait de l’éducation et des diverses formes de socialisation […] Mais si un tel schéma, qui s’est élaboré à partir de la renaissance et s’est conforté dans les deux siècles passés, a été pertinent jusqu’à nos jours, on peut dire que dans le balancement cyclique des histoires humines, il est en train de laisser la place à une autre configuration. […] Il est des moments où la vie sociale n’a plus de régularité et la rationalité d’un programme politique. A ces moments, le rêve et la réalité ne font qu’un, le fantasme devient une création de l’esprit collectif […].

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La transfiguration du politique est achevée quand l’ambiance émotionnelle prend la place du raisonnement, ou quand le sentiment se substitue à la conviction.

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Pour toute la philosophie progressiste du XIXe siècle, « savoir c’est pouvoir ». La pensée ne vaut plus pour elle-même, mais est rapportée à une fin qui lui est étrangère : le pouvoir sur les gens (politique) et sur les choses (économie). Et l’on retrouve là le fondement des grands systèmes élaborés durant la modernité, marxisme, freudisme, positivisme, qui entendent, en dernière analyse, légitimer l’action que l’on peut exercer sur soi : l’économie du moi (freudisme), ou sur le milieu social : l’économie du monde (marxisme, positivisme). Dans chacun de ces cas, « pouvoir » ou « faire »est l’ultima ratio de la pensée. Et il n’est qu’à voir l’obsession de la professionnalisation à tous les niveaux de l’éducation, université comprise, pour se rendre compte du chemin parcouru par l’idéologie, la gangrène diront certains, de l’utilitarisme. Or ne n’oublions pas, d’antique tradition la scholè était le « loisir studieux », justement l’otium sans utilité directe, s’opposant au negotium qui lui était le fait de l’action servile.

Quoiqu’il en soit, il convient d’opérer une véritable conversion de l’esprit, une nouvelle naissance (métanoïa) aux choses, telles qu’elles sont, pour pouvoir décrire l’évolution fondamentale, qui est en train de s’esquisser sous nos yeux, en fonction d’un « non-faire » créatif. L’importance du sentiment collectif, des rituels qui lui sont corollaires, en bref de ce qu’il est convenu d’appeler la « fonction signe », ou ce que Durkheim appelait la « fonction emblématique », tout cela constitue un ensemble d’indices qui soulignent bien la prévalence de l’inutile. […] Et il est certain que dans cette perspective l’individu est moins déterminé par un état économico-social spécifique que par une série de « signes conventionnels » : la mode et l’apparence sont les plus visibles, qui vont déterminer un art de vivre où le style et les manières joueront un rôle prédominant.

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Un tel dandysme surgit lorsque la vision dramatique d’une société qui pense tout maîtriser, tout dominer, gens et choses, société tournée avant tout vers le futur, laisse la place à une perspective tragique qui s’accommode de ce qui est et s’emploie à en tirer le meilleur parti. […]

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En effet, de multiples manières on observe le resurgissement de ces valeurs immatérielles. Cela se présente d’une manière chaotique, parfois même inquiétante, mais toujours instructive pour l’observateur social. Il semble en effet que l’on puisse établir un lien de parenté entre la multiplicité des actions caritatives, plus ou moins médiatisées, et le développement spirituel : des mouvements charismatiques aux sectes en passant par le succès des grands  rassemblements ecclésiastiques toutes confessions confondues, le fanatisme ethnico-religieux.

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[…] comprendre toutes époques de fondation, en particulier la nôtre, moment charnière où s’achève la modernité, et où s’esquisse ce que, faute de mieux, on peut appeler la postmodernité. Celle-ci, de diverses manières voit la résurgence de valeurs archaïques : particularismes locaux, accentuation spatiale, religiosité, syncrétisme, culte du corps, ethnicité, narcissisme de groupe, dont le dénominateur commun est bien la dimension communautaire. Tout cela s’exprime dans une saturation du politique […]. Le politique, en son aspect universel, laisse la place au « domestique » en ce qu’il a de particulier, libertaire, d’imaginaire et d’affectuel. 

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