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13.12.07

Les racines chrétiennes de l'Europe

Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares. Ve-VIIIe siècles. Fayard 2005.

Note de lecture

Problématique : Comment l’Europe est-elle passée du paganisme au christianisme ?

Certes l’empereur Constantin autorise le christianisme en 311 et l’empereur Théodose le rend obligatoire en 380. Pourtant lorsque Rome s’écroule vers 410, les empereurs et leur administration tatillonne n’ont pas encore converti tous les habitants. Le sort du christianisme reste indécis, en suspens. En effet l’Etat romain avait un côté fasciste qui à la longue aurait peut-être pu provoquer une réaction de rejet contre sa politique. Il persécutait les païens avec la même rage qu’il avait jadis employé contre les chrétiens et avec une efficacité toute aussi incomplète.

Bruno Dumézil pense que les royaumes romano-germaniques succédant à l’empire ont tenu dans le processus de christianisation un rôle essentiel et méconnu. Il examine différentes situations régionales (Francs, Wisigoths…) mais nous ne retiendrons ici que le cas burgonde.

A la fin du IVe s, les Burgondes sont païens et habitent la Germanie. « Ils menaient une vie paisible ; car étant presque tous artisans, ils subviennent à leurs besoins en exerçant leur religion » (dixit Socrate le Scolastique). Le roi démissionne en cas de défaite ou de mauvaise récolte.

Mais en 406 l’empire romain est envahi d’ennemis qui tourbillonnent furieusement sur les routes. La panique. Pour stopper de nouvelles incursions, l’empereur installe en 413 une partie des Burgondes comme alliés sur la rive gauche du Rhin, autour de Worms. Etait-ce un bon choix ? Pas sûr. Les Burgondes n’ont jamais été des foudres de guerre.

Pressés sur leur frontière orientale par les Huns, désirant plaire à Rome, les Burgondes, en tous cas leurs élites princières, se convertissent au catholicisme. « Ils vivent avec douceur, avec tranquillité, et sans faire le mal, regardant les Gaulois non comme des sujets mais vraiment comme des frères chrétiens » (Gnose).

Un peu avant 430 ils remportent une victoire contre les Huns. Miracle, on a gagné une bataille, dis donc ! Mais toujours menacés, inquiets, ils veulent s’emparer de la province romaine de Belgique Première (Trèves, Metz) pour s’y réfugier. Quelle gaffe ! L’armée gallo-romaine ne peut tolérer des manières aussi grossières et les écrabouille en 436 puis en 437. Peu après les Huns leur infligent une défaite terrible. De profundis amen. Adios Amigos.

Les Romains installent les débris des Burgondes en Sapaudia, autour du Léman afin de protéger la frontière des Alpes du Nord contre une éventuelle invasion des Alamans. Ce n’est pas l’idéal mais on bouche les trous comme on peut.

Là, une nouvelle dynastie Burgonde arrive au pouvoir et fonde un nouveau royaume. Elle abandonne le catholicisme qui n’a pas protégé son peuple contre les ennemis et se tourne vers l’arianisme, une religion chrétienne adoptée par les Wisigoths qui dominent une partie de l’Europe occidentale. L’arianisme implique une subordination du Fils par rapport au Père. Si cette religion profite aux Wisigoths, on ne sait jamais, ça pourrait marcher pour nous… Chiche qu’on tente le coup ! Le roi burgonde Gondioc épouse donc la petite-fille d’un roi wisigoth.

Mais les Burgondes gardent un côté baba-cool. Leur population est un arc-en-ciel de peuples et de croyances (Burgondes, autres peuples germaniques, Gallo-romains, prisonniers venus d’un peu partout). Le clergé arien, ouvert sur l’extérieur, ne fait pas de prosélytisme, les relations avec les catholiques locaux restent parfaites, les juifs sont reconnus et le paganisme est toléré. Il y a même une religion chrétienne originale, les Bonosiens, qui considère le Christ comme un magicien. Par contre le donatisme, religion chrétienne originaire d’Afrique du Nord, est interdit. Mais c’est la seule exception à cette politique libertaire. Ici ou là, demeurent des païens, pas si marginaux que cela. « Affirmer leur totale disparition implique de supposer des campagnes de conversions intenses et couvrant l’ensemble de la surface des diocèses, ce dont on n’a pas d’attestation claire avant, au mieux, le VIIe s. ».

Il y a aussi chez les Burgondes un côté féministe qui tranche avec le machisme des Romains. Les femmes burgondes sont libres de leurs croyances et rien ne les oblige à pratiquer la religion de leur époux. La plupart des princesses pratiquent le catholicisme ; peut-être viennent-elles de l’ancienne famille royale de Worms et apportent-elles un peu de légitimité à la dynastie nouvelle. « Les Burgondes vivaient selon un régime de matrilinéarité de la religion. La confession de la mère passe aux enfants, sans intervention du père ». Une ouverture d’esprit d’autant plus remarquable qu’à la longue cela aurait entraîné la disparition de l’arianisme dans la famille royale.

Ce bel été ne va pas durer. De sombres rivalités familiales et politiciennes vont briser cet équilibre délicat. Ne sous-estimons pas l’importance du futile dans l’Histoire. Vers 500 le roi Gondebaud, en conflit avec son frère, se rapproche des catholiques romains tout en continuant de respecter les autres religions. Plus tard son fils Sigismond n’aura pas ces scrupules et tournera franchement le dos à la prudence paternelle. En 506 il entreprend la construction d’une basilique à Genève (Saint-Pierre ?). En 508 il se convertit au catholicisme. En 515 il inaugure l’abbaye d’Agaune. En revenant de la cérémonie, l’évêque Avit prononce à Annemasse une homélie rageuse contre les non catholiques. Dis-donc, mon gars, faut pas t’énerver comme cela ! Toutefois, l’année suivante il se calme et recommande de ne pas persécuter.

Au concile régional de 517, on proclame la conversion générale du royaume au catholicisme mais l’existence d’une large population d’ariens est admise et ses églises lui sont laissées, sans doute parce qu’il y avait des aristocrates ariens à la cour. Par contre les bonosiens et les juifs sont victimes de ségrégations. Le pluralisme religieux est condamné.

Récapitulons.

Dans l’ensemble, les rois « barbares » se montrent plus réalistes et plus ouverts que les empereurs romains. Peut-être parce que chez eux l’Etat est moins hypertrophié ? Ils condamnent souvent l’usage de la contrainte en matière religieuse. En 580 l’évêque Agila, chrétien et wisigoth, prononce ces phrases pertinentes : « Ne dîtes pas du mal de la loi que vous n’observez pas vous-mêmes : car bien que nous ne croyons pas les choses que vous croyez, pourtant nous n’en disons pas de mal, car le respect de telle ou telle croyance ne peut être imputé comme un crime ».


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